Vallée des Merveilles, 30 juin, gravures rupestres

La nuit en dortoir s'est globalement bien passée, nous avons pu récupérer de notre montée de la veille. Après le petit-déjeuner, nous avons rendez-vous à 8 heures avec notre guide Thibaud pour aller visiter la Vallée des Merveilles proprement dite, celle qui contient le plus de gravures rupestres. Il est en effet interdit de s'y rendre sans encadrement d'un guide, sauf à rester sur le sentier du GR 52 au risque de rater de belles découvertes. Il est de plus impératif en cas d'utilisation de bâtons de randonnée de les munir d'embouts en caoutchouc afin d'éviter de dégrader le site. N'oublions pas que nous sommes au cœur du Parc National du Mercantour et que ces gravures ont été classées monuments historiques.

Toujours sous le grand beau temps et un chaud soleil, au son du sifflement des marmottes, nous commençons à marcher en direction du Nord. Thibaud s'arrête fréquemment pour nous faire une lecture du paysage façonné depuis des millénaires par les glaciers qui ont creusé des vallées (jusqu'à moins 10 000 ans) et poli les roches où dominent le grès et le gneiss. Ce lieu a été fréquenté par les hommes, agriculteurs et éleveurs, depuis la préhistoire. Nous observons quelques antiques abris sous roche et parcs à brebis aménagés de manière à faciliter la traite. Le chemin est dominé à l'Est par le mont Bego (2872 m) qui semblait être la montagne sacrée de ces peuples, redouté pour ses orages violents, et à l'Ouest par le mont des Merveilles (2720 m) et le Grand Capelet (2938 m). Nous découvrons les premières gravures. Plus de 40 500 ont été dénombrées dans cette région, la plupart réalisées par percussion sur un rocher lisse. Elles sont de plusieurs types et attribuées à l'âge du bronze pour les plus anciennes (-8000 ans) qui a succédé au néolithique : corniformes évoquant des têtes de bovidés, armes et outils (poignards, hallebardes ou faux, haches, araires...), des anthropomorphes (moins nombreuses : "chef de tribu", "le Christ"), et des figures géométriques (spirales, réticulés) rappelant des parcelles de champs ou des enclos ou encore un soleil. Leur interprétation est difficile, il s'agirait déjà selon certains chercheurs d'une proto-écriture relatant une pensée mythique et symbolique, voire spirituelle, liée aux préoccupations agropastorales des populations locales, comme le montre le grand nombre de corniformes, le taureau étant symbole de fécondité dans les civilisations méditerranéennes (tel le Minotaure de Crète), dont les cornes relient le ciel et la terre pour appeler la pluie. Des gravures plus récentes de l'époque romaine (dont une témoignant d'un épisode scabreux), du Moyen-Âge ou encore de marins et de militaires italiens du XIXe siècle, ornent une belle paroi vitrifiée par les glaciers. Malheureusement on y trouve aussi les incontournables graffiti modernes qui n'ont rien d'artistique quand ils ne détériorent pas les gravures rupestres de nos ancêtres du Bronze. Thibaud se montre particulièrement intéressant dans ses explications allant jusqu'à nous dresser un tableau grandiose de l'évolution de l'humanité (qui ne va peut-être pas dans le bon sens...), de la révolution néolithique à la révolution numérique, de l'homme partie intégrante de la nature à l'homme dominant et détruisant la nature, des dieux habitant cette dernière à un dieu unique au-dessus du cosmos.

A midi, notre guide nous laisse pour redescendre au refuge où il prendra un autre groupe l'après-midi. Nous continuons à monter dans la vallée où nous observons encore des gravures le long du torrent des Merveilles bordé de quelques névés. Arrivés au pied de la baisse de Valmasque, le groupe s'arrête pour le pique-nique (ce jour-là un taboulé au goût étrange) tandis que cinq courageux(ses) font l'ascension du col (2552 m) d'où la vue s'ouvre au Nord sur le grand lac du Basto. Des bouquetins curieux et sans doute attirés par l'espoir de quelques restes de repas, viennent roder autour de nous. C'est la redescente, des chamois toujours peu farouches, bronzent allongés sur des névés. Le groupe se réunit pour regagner le refuge non sans s'être arrêté devant la figure du "Christ", une gravure représentant au départ une tête de bovidé qui a été fermée par un trait entre les cornes dont les traces de percussions évoquent une couronne d'épines.  Nous croisons également le moule de la stèle du "chef de tribu" (l'original ayant été mis à l'abri au musée de Tende).

Arrivé au refuge, c'est douche chaude (2 €) ou froide et bière pour tous ! Ce fut une belle journée de découverte ! (J.-C. R.)